Massification incontrôlée des universités, déficits budgétaires chroniques, manque d’enseignant.es, faiblesse des infrastructures, mise en œuvre mal évaluée de la réforme licence-master-doctorat, sont à l’origine de la grève des étudiant.es. Grève réprimée avec violence par la police (déjà six morts).
La dette publique sous l’administration Macky Sall a été systématiquement falsifiée. Un ratio annoncé à 74,4 % du PIB était en réalité plus proche de 99,7 % en 2023, pour atteindre une estimation de 119 % à 132 % fin 2024. L’administration des Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité (Pastef), issue des élections de 2024, a découvert plus de 13 milliards de dollars (11,3 milliards d’euros) d’emprunts dissimulés, cachés aux citoyens, aux créanciers et au gouvernement entrant. Treize milliards de dollars que personne n’a révélés aux citoyen.nes lors des élections, et négociés aujourd’hui avec le Fonds monétaire international (FMI), cette institution qui, depuis des décennies sur ce continent, exige austérité, privatisation et abandon des promesses transformatrices qui portent les gouvernements au pouvoir. Certains économistes s’interrogent sur la possibilité de dissimuler de tels montants sans que les contrôles ne les révèlent mais à ce stade, aucune preuve ne permet d’établir que le FMI ait sciemment dissimulé des informations. Mais il a, de fait, contribué à aggraver la situation. En poursuivant ses décaissements dans le cadre de son programme avec le Sénégal, alors que la mise au jour des irrégularités aurait dû conduire à les suspendre, l’institution a participé à l’augmentation du stock de dette. À cela s’ajoute le coût des « surcharges » appliquées par le Fonds : lorsqu’un pays emprunte au-delà de sa quote-part, comme l’a fait le Sénégal, il doit payer des frais supplémentaires. Le rôle du FMI est d’autant plus central que son soutien conditionne celui d’autres bailleurs de fonds, tels que la Banque mondiale ou la Banque africaine de développement, qui suivent et accordent à leur tour des prêts. Le Fonds a donc contribué à la fois directement et indirectement à alourdir le fardeau financier du pays. De plus les liens étroits entre le FMI, le Trésor français et Macky Sall qui attribuait des marchés importants à des entreprises occidentales, en particulier françaises, méritent d’être questionnés.
Aujourd’hui, l’ampleur de la dette est telle qu’elle a fait voler en éclats les promesses de Bassirou Diomaye Faye et de son Premier ministre, Ousmane Sonko. Au lieu de lancer un programme de relance, de lutte contre la pauvreté et de restauration de la souveraineté, ils se voient contraints d’appliquer un plan d’austérité. Ils ont choisi de rembourser intégralement cette dette – pourtant jugée insoutenable par de nombreux économistes – sans remettre en question le rôle des institutions de Bretton Woods. Plusieurs observateurs s’interrogent sur le caractère possiblement délibéré de l’impasse dans lequel ils se trouvent, rappelant que le projet défendu par Bassirou Diomaye Faye lorsqu’il était candidat visait notamment à réduire l’influence de la France sur la politique économique et monétaire du Sénégal. Or le contexte social est déjà précaire : près de 37,5 % de la population vit au-dessous du seuil de pauvreté, avec des taux particulièrement élevés en milieu rural (plus de 50 %) et une insécurité alimentaire affectant une large part des plus vulnérables. Toute réduction des dépenses sociales ou toute hausse des impôts risque d’accroître encore ces difficultés.
Le FMI a gelé une facilité de crédit de 1,8 milliard de dollars. Les paiements de la dette extérieure consomment désormais plus de 50 % des recettes publiques. Rien qu’en mars, le gouvernement a versé 471 millions de dollars à ses créanciers internationaux, tout en supprimant dix-neuf agences d’État et en laissant les bourses étudiantes impayées.
Ce même mois de mars, le gouvernement sénégalais, noyé sous les dettes et incapable de tenir ses promesses électorales recourt alors au plus vieil outil du monde : gouverner et surveiller les corps des plus vulnérables quand on ne peut gouverner autre chose. Le 11 mars 2026 l’Assemblée nationale du Sénégal a en effet validé la réforme de l’article 319 portant la peine maximale d’emprisonnement pour les relations homosexuelles à dix ans (au lieu de cinq) et criminalisant la « promotion » ou l’« apologie » de l’homosexualité. Malgré le flou qui entoure la manière dont l’« apologie » pourrait être prouvée et sanctionnée, tous les députés ont voté pour. On compte seulement trois abstentions. Les commentateurs habituels ont aussitôt sorti les traditionnelles explications : religion, culture, valeurs africaines. Ce qui serait oublier un peu vite que les corps gouvernés au Sénégal ne sont pas seulement ciblés par un gouvernement patriarcal en crise interne. Ils le sont avec l’assistance stratégique active d’organisations états-uniennes qui voient dans le retour de Trump une opportunité d’exporter la législation anti-queer à travers l’Afrique, pendant que la même administration signe avec Dakar des accords sanitaires qui détermineront qui vivra et qui mourra. Les partisans sénégalais de la législation anti-LGBTQ étaient en contact direct avec MassResistance, une organisation états-unienne basée dans le Massachusetts qui décrit l’homosexualité comme une menace sanitaire et qui conseille depuis des années des militants africains Le 13 mars dernier, au lendemain de l’adoption de la loi, le Sénégal a signé un Mémorandum d’accord de coopération sanitaire bilatérale de cinq ans avec les États-Unis pour un montant total de 90,4 millions de dollars, dans le cadre de la stratégie de santé mondiale « America First » de Trump. Selon le communiqué de presse du département d’État, l’accord prévoit 63,1 millions de dollars pour lutter contre le VIH et le paludisme, avec un cofinancement sénégalais de 27,3 millions de dollars. Cet accord reconfigure significativement les priorités de coopération sanitaire en excluant délibérément, selon les données disponibles, les cadres de santé sexuelle et reproductive et les approches transformatrices en matière de genre qui caractérisaient l’engagement des États-Unis sous les administrations précédentes.
Les corps queers sénégalais, criminalisés, emprisonnés, repoussés vers la clandestinité, privés de soins, font partie du prix payé pour le positionnement du Sénégal au sein de l’ordre géopolitique « America First » de Trump. Le backlash anti-genre ne fonctionne pas seulement comme une gouvernance symbolique domestique. Il est un signal d’alignement géopolitique, un alignement qui, dans un moment de vulnérabilité fiscale aiguë et alors que la facilité de crédit du FMI est gelée, a une réelle valeur stratégique.
De plus, Diomaye Faye (le président) et Ousmane Sonko (le Premier ministre), élus sur la promesse d’une amitié virile comme projet de duo politique, « Sonko mooy Diomaye, Diomaye mooy Sonko » (« Diomaye c’est Sonko, Sonko c’est Diomaye », en wolof), sont engagés dans une lutte silencieuse mais qui s’intensifie pour l’autorité politique et la légitimité masculine. En nommant Aminata « Mimi » Touré à la tête de la Coalition Diomaye Président à la place d’Aïda Mbodj, le chef de l’État Bassirou Diomaye Faye a en effet déclenché un séisme politique aux allures de désaveu envers son Premier ministre Ousmane Sonko. Un acte fort, qui révèle en filigrane les premières divergences publiques entre les deux figures de l’exécutif sénégalais, pourtant portées au pouvoir par une même dynamique de rupture.
Le Premier ministre sénégalais, Ousmane Sonko, a demandé à la population de faire des « sacrifices » pour pouvoir redresser le pays d’ici « deux à trois ans », dans un contexte économique difficile. Le gouvernement a imposé ces dernières semaines des taxes sur des produits comme le tabac, l’alcool ou les jeux de hasard, ainsi que sur les transferts d’argent numériques très utilisés dans le pays.
Dans un moment où gouverner signifie signer des accords avec le FMI et expliquer pourquoi la « révolution » (dixit Pastef) doit attendre, défendre les valeurs africaines contre la « déviance » sexuelle positionne Sonko comme la voix authentique du peuple contre la discipline financière externe et la corruption morale interne. Que cela aligne simultanément le Sénégal sur l’agenda culturel de Trump et débloque des ressources de coopération sanitaire n’est pas accessoire. C’est une nouvelle forme de dépendance, habillée dans le langage de l’ancienne résistance.
Le Sénégal mérite une gouvernance démocratique et une coopération internationale suffisamment sérieuses pour affronter ses véritables crises plutôt que d’en fabriquer de nouvelles, avec une aide étrangère, sur les corps de celles et ceux les moins capables de résister.



