Avec un peu de retard par rapport à l’évènement, il nous semble important de revenir sur la visite papale au Cameroun. Le pape Léon XIV s’est en effet rendu au Cameroun du 15 au 18 avril 2026, soit la quatrième fois qu’un souverain pontife visite ce pays d’Afrique centrale qui compte environ 30 millions d’habitants. Cette visite place le Cameroun au même rang qu’un autre pays africain ayant reçu quatre visites papales au cours des quarante dernières années : le Kenya, dépassant ainsi la République démocratique du Congo (RD Congo, 50 millions de catholiques) et le Nigeria (25 millions de catholiques).
Nous constatons que les visites papales au Cameroun ont généralement lieu pendant une crise, lors de périodes de bouleversements qui menacent la survie du régime du président Paul Biya.
Le pape Jean-Paul II effectue sa première visite au Cameroun en 1985. Biya, catholique, vient de prendre le pouvoir en 1982, succédant à son prédécesseur musulman, Amadou Ahidjo. En 1984, le nouveau régime a échappé à une tentative de coup d’État. Biya est encore en train de purger le gouvernement et l’armée lorsque le pape lui rend visite. Même si Jean-Paul II ne s’exprime pas beaucoup sur ce qui se passe à l’époque, les médias ne manquent de remarquer qu’il est venu apporter un soutien moral à un président catholique.
La deuxième visite du pape Jean-Paul II a lieu en 1995, officiellement pour la signature du document synodal « Ecclesia in Africa ». Cependant, le début des années 1990 est une période de bouleversements politiques majeurs au Cameroun. Sous la pression des manifestations populaires, Biya est contraint d’accepter le multipartisme. En 1992, l’élection est contestée, le candidat de l’opposition, John Fru Ndi, l’ayant probablement remportée. Lorsque Fru Ndi se proclame vainqueur, il est assigné à résidence pendant environ trois mois, tandis que Biya renforce son emprise sur le pouvoir. Cette période est également marquée par l’assassinat de responsables religieux catholiques, dont le père Engelbert Mveng, en avril 1995, juste avant la visite de Jean-Paul II en septembre de la même année. Même si le pape soulève la question de l’insécurité dans le pays, sa visite est perçue comme une bénédiction accordée au couple présidentiel, conférant ainsi une légitimité à une dictature brutale.
En 2009, la troisième visite a lieu sous le pontificat du pape Benoît XVI. Un an avant cet évènement, Biya a révisé la Constitution camerounaise pour supprimer la limitation du nombre de mandats présidentiels. Ce changement entraîne des émeutes généralisées et fait des dizaines de morts. Au cours de sa visite, Benoît XVI décrit l’Afrique comme un continent d’espoir, mais ne dit rien sur la mort et la destruction orchestrées par le régime de Biya.
Aujourd’hui, au lendemain des récentes élections contestées au Cameroun, alors que des preuves indiquent que la victoire de Biya a été truquée, le pape Léon XIV fait ce qui est présenté comme un pèlerinage. Un prêtre catholique camerounais, le père Ludovic Lado, et Thomas Nug Bissohong, coordinateur Afrique de Vie Chrétienne CVX ont écrit au Vatican pour exhorter le pape à ne pas se rendre sur place dans ces circonstances. Une correspondance anonyme collective de prêtres et de laïcs a expliqué au pape la détresse matérielle et spirituelle des catholiques dans leur pays et rappelé les meurtres d’évêques et de prêtres commis sous la présidence de Biya depuis 43 ans. Le président de la Conférence épiscopale, également président de la commission nationale Justice et Paix, Monseigneur Nkéa, a quant à lui publié un curieux communiqué juste avant la proclamation des résultats officiels, bénissant le travail de la commission électorale et ne concédant que quelques difficultés ponctuelles, et ouvrant ainsi la voie à l’acceptation des résultats finaux alors que des fraudes massives sont documentées. Le Vatican a ignoré les supplications des porteurs d’alerte et couvert les déclarations de sa hiérarchie, démontrant une fois de plus que lorsque la dictature de Biya est sous pression, l’Église catholique, en la personne du Souverain Pontife, se tient prête à lui apporter son soutien moral et politique.
Et c’est là que réside l’essence même du néocolonialisme catholique au Cameroun, via un tour de passe-passe, une supercherie destinée à détourner l’attention de la source du véritable pouvoir dans une post-colonie. Dans ce cas précis, on donne aux habitants des anciennes colonies l’impression qu’ils sont maîtres de leur destin, qu’ils ont leur mot à dire dans le gouvernement qui les dirige. Peu importe que les Camerounais.es aient voté pour ou contre le régime de Biya. Ce dernier finit toujours par voler l’élection et par brutaliser le peuple. Et le Vatican est toujours prêt à accorder sa bénédiction papale à ce régime ignominieux. Nous assistons ici à une appropriation machiavélique de l’Église pour sanctifier la brutalité de l’État et, dans ce cas précis, la déshumanisation des Camerounais.es.
Dans ce pays aux immenses ressources mais où 40% de la population vit avec moins de quarante euros par mois, où la guerre est au nord contre les terroristes islamistes et à l’ouest contre les indépendantistes anglophones, où sévit une kleptocratie d’octogénaires et une corruption endémique, alors que de grands pays catholiques africains n’ont pas accueilli le pape depuis longtemps (notamment la Côte d’Ivoire depuis 1990 quand Jean-Paul II était venu pour la dédicace de la basilique de Yamoussoukro), le pape a rencontré Biya et son épouse Chantal leur permettant ainsi d’occuper le devant de la scène.
Plusieurs millions d’euros de fonds publics ont été dépensés alors que les hôpitaux et les écoles publiques sont en deçà de l’acceptable. Seulement 10000 personnes étaient présentes à Douala là où les églises évangéliques en rassemblent facilement 40000. Alors le pape peut toujours rappeler « l’option préférentielle de Dieu pour les pauvres » et appeler « à briser les chaînes de la corruption », ce n’est pas faire injure à la foi sincère des fidèles que de dire que ces discours ne peuvent ébranler des dirigeants politiques fermés et une hiérarchie catholique au service du pouvoir. Lorsque les vertus théologales Foi et Charité vacillent et disparaissent, l’Espérance demeure. Cette Espérance est celle d’un changement politique radical auquel aspire le peuple camerounais, courageux et vaillant.



