Il y a cinq ans, le 24 mai 2021, Assimi Goïta renversait Bah N’Daw. Depuis, le colonel devenu général ne cesse de renforcer son emprise sur l’appareil d’État pendant que le pays, lui, s’enfonce dans les crises.
Le 25 avril, les djihadistes du Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (Jnim) et les séparatistes touareg du FLA (Front de Libération de l’Azawad) ont lancé une série d’attaques coordonnées sur plusieurs villes du Mali : à Bamako, à Kati (où se situe la résidence présidentielle) et dans des villes stratégiques du nord comme Gao, Kidal, Sévaré et Mopti. L’offensive a combiné des attaques à fort impact symbolique, des actes de harcèlement et une diffusion rapide de contenus sur les réseaux sociaux, renforçant le sentiment d’impunité. Des bombes à fragmentation ont fait un mort et plusieurs blessés dans la région de Kidal. Depuis le début du conflit, en 2012, il s’agit de la première utilisation par l’armée malienne et ses supplétifs de ce type d’armes prohibées.
En quelques heures, l’événement, initialement un simple épisode militaire, s’est transformé en phénomène narratif. Avant même que la situation sur le terrain ne soit clairement établie, des informations circulaient déjà sur des villes « prises », des infrastructures critiques attaquées et un gouvernement au bord de l’effondrement. Les médias occidentaux et leurs porte-parole locaux, ceux-là mêmes qui célèbrent systématiquement le moindre revers subi par les gouvernements souverains du Sahel, se sont empressés de qualifier la situation de « gouvernement débordé » et d’« échec du soutien russe ». Les réseaux sociaux ont été inondés d’analyses hâtives, des experts autoproclamés annonçant la chute imminente de Goïta et la fin de l’expérience anticoloniale au Mali.
Loin de l’effondrement prédit aux premières heures, la riposte de l’État malien s’est précisée au fil de la journée. L’armée a confirmé que des « groupes terroristes armés » avaient attaqué des positions à Bamako et dans d’autres villes clés, affirmant que ses forces étaient « déterminées à éliminer les assaillants » et à reprendre le contrôle des zones touchées. Cette ampleur de l’attaque ne s’est pas traduite automatiquement par un contrôle territorial durable.
L’offensive a bien eu lieu, elle était d’envergure et coordonnée, mais elle n’a pas permis de consolider un scénario d’effondrement immédiat de l’État, ni même un récit cohérent.
Un élément particulièrement significatif des attentats du 25 avril a été la coordination entre le JNIM et les groupes séparatistes touaregs affiliés au FLA. Cette convergence, qui s’est manifestée par des opérations simultanées et des objectifs communs, n’est pas entièrement nouvelle, mais elle révèle plus clairement une tension difficile à dissimuler : la coexistence d’agendas qui, sur le plan politique et idéologique, fonctionnent selon des logiques différentes.
D’une part, le JNIM s’inscrit dans une structure djihadiste régionale ayant des liens historiques avec des réseaux associés à Al-Qaïda. Son objectif n’est pas l’autonomie territoriale d’une région spécifique, mais plutôt la construction d’un ordre fondé sur une interprétation stricte de l’islam politique armé. Son expansion au Sahel au cours de la dernière décennie a reposé à la fois sur la faiblesse des États et sur sa capacité à s’immiscer dans les conflits locaux, en adaptant sa rhétorique aux exigences spécifiques de chaque territoire.
Par ailleurs, les mouvements touaregs – forts d’une longue histoire de rébellions dans le nord du Mali – ont formulé, avec des variations au fil du temps, des revendications d’autonomie, de reconnaissance politique et de répartition des ressources dans des régions historiquement marginalisées par le gouvernement central. Des insurrections des années 1990 à la proclamation de l’éphémère État d’Azawad en 2012, ces revendications ont fait l’objet de négociations, de fragmentations et de récupérations.
L’alliance entre les deux acteurs ne découle donc pas d’une identité politique commune, mais plutôt d’une logique tactique. Cependant, cette même alliance présente aussi des faiblesses. La convergence des agendas – religieux dans un cas, territoriaux dans l’autre – limite la possibilité de construire une base politique homogène et durable. De fait, l’expérience a montré que la coexistence entre groupes djihadistes et mouvements touaregs pouvait engendrer des tensions, des ruptures, voire des conflits internes, lorsque leurs objectifs stratégiques ont commencé à diverger.
À cela s’ajoute un autre élément clé : la relation avec les populations locales. Si les revendications historiques des groupes touaregs bénéficient d’une certaine légitimité dans certaines régions du nord, la présence de structures djihadistes s’est, dans de nombreux cas, heurtée à la résistance des communautés qui ont subi leurs agissements, notamment l’imposition de normes sociales et les violences perpétrées contre les civils.
Cette tension entre légitimité locale et capacité armée ajoute une complexité supplémentaire. Si l’alliance peut renforcer l’action militaire à court terme, elle entrave également le développement d’un large soutien social, condition nécessaire au maintien de tout contrôle territorial au-delà de l’impact initial d’une offensive.
Cette dernière offensive terroriste au Mali ne peut être comprise hors du contexte du conflit géopolitique qui secoue le Sahel depuis la rupture entre Bamako et Paris. Le Mali est confronté non seulement à une menace armée intérieure, mais aussi aux conséquences de l’effondrement d’une architecture de dépendance bâtie pendant des décennies autour de la tutelle militaire française, de la subordination régionale et de la gestion de la sécurité extérieure par la France.
La France a annoncé en février 2022 le retrait de ses forces du Mali, y compris l’opération Barkhane et le contingent européen Takuba, après des années de dégradation politique, militaire et sociale de sa présence dans le pays. L’insurrection djihadiste n’a pas commencé avec Assimi Goïta, ni avec le retrait des troupes françaises, ni avec l’arrivée des conseillers russes. Le Mali est en proie à un conflit ouvert depuis 2012 et, pendant une grande partie de cette période, le pays a subi une importante présence militaire occidentale. L’opération Barkhane a débuté en 2014 dans la continuité de l’opération Serval, avec pour objectif affiché de combattre les groupes liés à Al-Qaïda et à l’État islamique au Sahel. Or, près de dix ans plus tard, ces groupes non seulement n’ont pas disparu, mais ont étendu leur influence au centre du Mali, au Burkina Faso et au Niger.
L’Ukraine figure également sur cet échiquier, non pas comme un acteur central au Sahel, mais comme une pièce d’un conflit mondialisé qui ne se déroule plus uniquement en Europe de l’Est. Les événements de 2024 sont déterminants. Suite aux combats de Tinzaouaten, près de la frontière algérienne, le Mali a rompu ses relations diplomatiques avec Kiev après que Bamako a interprété les déclarations d’un porte-parole des services de renseignement militaires ukrainiens comme un aveu de soutien aux groupes ayant infligé de lourdes pertes à l’armée malienne et à ses alliés russes. Le Niger a ensuite pris une mesure similaire, invoquant les mêmes accusations. L’Ukraine a nié toute implication directe, et les rebelles touaregs ont également nié tout soutien extérieur. Mais l’existence même de ces déclarations, les réactions diplomatiques du Mali et du Niger, et l’instrumentalisation du Sahel comme champ de bataille indirect dans la confrontation russo-ukrainienne démontrent que le conflit malien ne peut plus se réduire à une interprétation purement locale. Si toutefois ce soutien ukrainien aux djihadistes s’avérait significatif, cela interroge !
Le Mali a le droit de reconstruire sa sécurité, ses alliances et son destin national en dehors des carcans imposés par Paris, Bruxelles ou Washington. Les liens entre militaires maliens et russes sont anciens mai il s’agit cette fois d’un groupe de mercenaires qui se paient sur les ressources du pays ce qui n’est pas sans poser question. Observons que l’Africa Corps (environ 2 500 soldats russes) a concentré ses ressources autour de la capitale, (afin de garantir le maintien au pouvoir de la junte du général Goïta) et des axes de transport liés à l’extraction de l’or, laissant de vastes territoires intérieurs sous le contrôle du JNIM. Le départ humiliant des mercenaires de l’Africa Corps escortés par la coalition JNIM/FLA pour fuir Kidal, a marqué les esprits. Il constitue une belle revanche pour les rebelles touareg qui avaient dû évacuer ce fief séparatiste en 2023, lorsque les hommes de Wagner s’étaient emparés de la localité. Une intercession algérienne aurait permis de négocier avec les insurgés le retrait des forces russes bloquées à Kidal.
Mais comment en aurait-il pu être autrement ? Dès le départ, il était en effet inconcevable qu’une poignée de mercenaires russes puisse réellement prendre le relais d’une dizaine de milliers de casques bleus et de 5 000 soldats français déployés dans le cadre de l’opération « Barkhane » (2014-2022). Gangrénée par la corruption et l’indiscipline, l’armée malienne n’est pas professionnelle. Structurellement, elle s’est toujours caractérisée par une grande impunité lorsqu’il s’agissait de sanctionner des coups d’Etat, des mutineries, des détournements de fonds ou des violations massives des droits de l’homme qui ont eu pour résultat d’exacerber les conflits et de pousser des jeunes dans les rangs des rebelles pour échapper à l’arrestation arbitraire et à l’exécution extrajudiciaire.
La poursuite de l’opération « Barkhane » et de la coopération internationale aurait-elle alors pu enrayer la poussée des djihadistes vers Bamako ? Rien n’est moins sûr tant les défis de l’Etat malien sont immenses. Aujourd’hui, les revers de Bamako interrogent notamment un impensé de l’opération « Barkhane », à savoir l’échec de la coopération militaire de la France avec une armée africaine censée assumer seule la défense de son pays. Un échec qui renvoie à la gouvernance d’Ibrahim Boubakar Keïta, qui faisait défaut. C’est l’une des erreurs de Barkhane que d’avoir fait reposer la réussite de l’opération militaire sur un pouvoir politique faible qui n’était pas capable d’assurer les accords d’Alger et d’avoir refusé tout dialogue avec les rebelles. Le pouvoir actuel de Bamako ne fait pourtant que poursuivre la ligne dure de la France lorsqu’elle était engagée dans ce qu’elle présentait comme une « guerre antiterroriste » (entre 2013 et 2022). Celle-ci n’a jamais toléré la moindre discussion avec ceux qu’elle combattait sur le terrain. L’échec est total, et il est autant celui des militaires maliens actuellement au pouvoir que celui des dirigeants politiques français qui se sont opposés à ce dialogue durant des années.
Durant plus de dix ans, les organisations régionales ont été complètement dépossédées de la question sécuritaire, avec une priorisation assez claire du G5 Sahel, dissous en 2023. Malgré leur éloignement historique du jeu sécuritaire au Sahel, l’Union africaine ou la Cedeao continuent de poursuivre un idéal de force d’intervention, en tout cas de force conjointe. Mais cette ambition a du mal à se traduire sur le terrain. D’ici fin 2026, la Cedeao prévoit le déploiement d’une brigade antiterroriste de 1 650 hommes, mais une mission armée ou de maintien de la paix plus large reste pour le moment très incertaine. D’un point de vue juridique, les articles 5 et 6 de la Charte du Liptako-Gourma qui scelle l’alliance entre trois pays sahéliens, sont souvent comparés au principe d’assistance mutuelle de l’OTAN. Mais, tant pour le Burkina Faso que le Niger, la menace sécuritaire en interne limite leur mise en œuvre. Sur le papier, l’AES est une confédération qui n’a pas encore atteint son degré de maturité stratégique, à commencer par la capacité à mutualiser ses forces.
Mais c’est surtout une normalisation avec l’Algérie qui devrait s’imposer à la junte malienne. En 2024, en dénonçant les accords d’Alger conclus avec le FLA pour la mise en place d’une large décentralisation dans le nord du Mali, la junte a signifié sa volonté d’exclure l’Algérie des tractations politiques et diplomatiques au Sahel. Une volonté partagée par les autres membres de l’AES. Une escalade verbale s’en est suivie, l’Algérie se voyant accusée de « soutenir le terrorisme international » ! Un comble quand on se souvient de la décennie noire.
Quoi qu’il en soit, il y a une prise de conscience qu’extraire le Sahel central de l’Afrique de l’Ouest en espérant lutter contre les groupes armés constitue une erreur stratégique. Face aux questions qui divisent, il faut que la sécurité soit gérée conjointement avec de l’échange de renseignements et la mutualisation des moyens. L’électrochoc du 25 avril a remis à l’ordre du jour l’indispensable coopération sécuritaire même a minima. L’inefficacité des forces russes, la bonne volonté de l’Algérie, la situation critique générée par les sanctions financières de la Cedeao et les pénuries de toutes sortes, devraient inciter les putschistes à faire montre de réalisme en maintenant des canaux de discussions parallèlement aux actions, militaires.



