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« Africa Forward » ou quand Macron transpose la Françafrique au Kenya

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Organisé lundi 11 et mardi 12 mai 2026 dans la capitale kényane, le sommet Africa Forward est le premier tenu par la France dans un pays anglophone. 35 chefs d’Etat et de gouvernement de tout le continent, mais aussi quelque 7 000 représentants des sociétés civiles et de grands groupes français et africains y ont assisté.

Le groupe maritime français CMA-CGM a confirmé un investissement de 700 millions d’euros pour moderniser un terminal du port kényan de Mombasa. Un investissement de 23 milliards, 14 milliards d’euros d’opérateurs publics et d’acteurs privés français et neuf milliards d’investisseurs africains a été annoncé. A ses homologues, Macron a proposé une alliance pour faire face aux « prédateurs » venus piller les minerais critiques et promis qu’il poursuivrait ses efforts pour que l’Afrique obtienne deux sièges au Conseil de sécurité des Nations unies, quand le président kenyan estimait inacceptable que le continent n’ait pas de « voix à la table ».

Exit la « société civile » mise en avant en 2021, nous avons assisté à  une nième tentative de faire croire à une normalisation des relations entre la France et les pays africains.

Pourquoi le Kenya ?

Le Kenya et la France ont signé en octobre 2025 un accord bilatéral de coopération en matière de défense. Un texte, ratifié par le parlement kenyan le 10 avril, qui porte entre autres sur le « partage de renseignements », la « sécurité maritime », le « maintien de la paix »… et un soupçon d’« aide humanitaire » pour faire bonne figure. 800 soldats français sont présents dans la ville portuaire kenyane de Mombasa pour des exercices d’entraînement conjoints. Une illustration de la volonté de Paris de multiplier les relations économiques sur le continent – ce qu’elle a notamment fait ces dernières années au Nigéria et en Angola –, alors que sa part de marché s’y érode continuellement depuis les années 1970.

À la différence de nombreux dirigeants d’Afrique de l’Ouest, le gouvernement kenyan se targue depuis longtemps d’être un partenaire privilégié des États euro-américains en matière de sécurité, en particulier depuis le début de la soi-disant « guerre contre le terrorisme ». Il figure parmi les principaux bénéficiaires de l’aide américaine en matière de sécurité sur le continent et accueille des troupes britanniques et américaines sur son sol. Alors que Djibouti reste le lieu où l’AFRICOM dispose de la plus importante présence militaire en Afrique, le Kenya héberge quatre bases américaines, dont des « sites de sécurité coopérative » à Mombasa et à Manda Bay, cette dernière servant de base de lancement pour les frappes de drones américains vers la Somalie et le Yémen.

Plus récemment, le Kenya a dirigé en Haïti une opération policière multinationale soutenue par les États-Unis et a accepté de se joindre à l’opération « Prosperity Guardian », une initiative de l’administration Biden visant à empêcher les Houthis du Yémen d’attaquer des navires en mer Rouge. Témoignant de l’importance stratégique croissante du Kenya pour les États-Unis et l’OTAN, le président Joe Biden avait annoncé, lors d’une visite d’État du président William Ruto en mai 2024, que le Kenya avait été désigné comme un allié majeur n’appartenant pas à l’OTAN, ce qui en fait le troisième État africain (et le seul d’Afrique subsaharienne) à recevoir ce statut, aux côtés de la Tunisie et de l’Égypte. Les relations diplomatiques restent solides sous l’administration Trump. Le Département d’État a récemment débloqué plus de 70 millions de dollars pour l’extension d’une piste à la base aérienne de Manda Bay. De plus, lors d’un entretien téléphonique en mars, le secrétaire d’État Marco Rubio a remercié Ruto d’avoir condamné publiquement les frappes iraniennes contre les États du Golfe et a salué « les contributions notables du Kenya en faveur de la paix et de la sécurité en Haïti ».

Au vu de ces antécédents, il n’est pas surprenant que Macron ait jeté son dévolu sur le Kenya. Macron a même invité Ruto au sommet du G7 qui se tiendra en France en juin prochain, tout en écartant le président sud-africain Cyril Ramaphosa, apparemment sous la pression de Trump.

Compte tenu de la position stratégique du Kenya en bordure de l’océan Indien, les calculs de la France s’expliquent également par des préoccupations croissantes concernant les chaînes d’approvisionnement mondiales et la sécurité maritime. Tout comme les Britanniques et les Américains, les Français présentent leur rôle en termes de partenariat et de soutien, masquant ainsi les inégalités politiques et économiques qui continuent de structurer les relations entre le Nord et le Sud. Dans la pratique, la France n’est ni prête ni disposée à traiter d’égal à égal avec ses anciennes colonies africaines. Et même si le Kenya n’est pas une ancienne colonie française, les termes de son accord quinquennal avec la France présentent les mêmes caractéristiques paternalistes que les accords antérieurs conclus avec les États d’Afrique de l’Ouest.

En Afrique de l’Ouest, des accords similaires ont impliqué des partenariats avec des régimes dociles qui facilitaient l’accès aux ressources stratégiques et réprimaient la dissidence, par la force si nécessaire. Que l’on considère le bilan de la France en Afrique de l’Ouest ou celui des États-Unis et du Royaume-Uni au Kenya, où les musulmans kényans ont été la cible d’exécutions extrajudiciaires et de disparitions perpétrées par des forces de police antiterroristes soutenues par ces deux pays, les puissances occidentales privilégient depuis longtemps les solutions militaires au détriment des droits et des besoins socio-économiques des populations concernées. Les législateurs kényans ont fait part de leurs inquiétudes quant à la souveraineté nationale, soulignant que l’accord de défense accorde aux troupes françaises l’immunité juridique devant les tribunaux kényans. Ces inquiétudes sont suscitées par le cas du meurtre, en 2012, d’Agnes Wanjiru, vue pour la dernière fois en compagnie d’un soldat britannique stationné à Nanyuki, alors que les habitants s’y plaignent depuis longtemps des fautes graves et des dommages environnementaux causés par les troupes britanniques. Le soldat n’a toujours pas été jugé malgré les demandes d’extradition vers le Kenya, ce qui ne fait qu’accentuer la frustration des Kenyans face aux inégalités de pouvoir en jeu.

Le président Ruto a choisi d’accueillir précisément les forces que ses homologues d’Afrique de l’Ouest ont dénoncées et expulsées de leur territoire. Cela confirme l’attachement opportuniste de l’État kenyan au bilatéralisme et à l’approche transactionnelle, au détriment d’une orientation panafricaine qui privilégie la négociation collective face aux pressions exercées par les puissances mondiales.

Ensemble, Emmanuel Macron et William Ruto ont ainsi vanté le « nouveau partenariat » entre la France et l’Afrique faite selon eux, non plus d’aides, mais d’ « investissements »« Nous, on n’a plus totalement les moyens » de faire de l’aide au développement, a déclaré le président français. Alors que Donald Trump a fermé, en juillet 2025, l’agence d’aide au développement américaine, la France (– 10 % entre 2024 et 2025), comme l’Union européenne, ont baissé le budget qui lui était consacré.

Outre leur vision, les deux hommes ont en commun d’être en position plus confortable sur la scène internationale que sur le front intérieur. William Ruto, qui devrait se représenter en 2027, fait face à une forte défiance au Kenya. En 2024 et en 2025, des jeunes ont manifesté massivement pour dénoncer la volonté des autorités d’augmenter les taxes dans un pays ravagé par la corruption. La répression a fait plus de 150 morts et des dizaines de disparus. Néanmoins, il n’a jamais été question des droits de l’homme lors du sommet de Nairobi.

Quelle nouvelle relation avec les pays africains ?

 La montée du souverainisme en Afrique et l’émergence d’une nouvelle génération de dirigeants ont rendu les grandes réunions de la Françafrique non seulement obsolètes, mais contre-productivesy compris dans des pays historiquement proches de la France. Faute d’une véritable remise en question côté français, l’héritage de la Françafrique est même devenu un véritable fardeau pour Paris. Pour une partie des opinions publiques africaines, la présence d’entreprises françaises demeure en effet un symbole de domination de l’ancienne puissance coloniale. Les multiples déboires judiciaires rencontrés par les grandes sociétés françaises ces dernières années ne risquent pas d’inverser la tendance. La série de coups d’État, observée au Sahel depuis 2020, a encore accentué cette dynamique de méfiance. On pense, entre autres, au Mali en 2021, au Burkina Faso en 2022 ou au Niger en 2023. Dans ces pays passés sous la coupe des militaires, les nouveaux régimes hostiles à Paris ont cherché à réduire l’influence économique française. Au Niger, la junte du général Tiani, au pouvoir depuis 2023, a retiré à Orano, groupe détenu à 90 % par l’État français, le permis d’exploitation du gisement d’Imouraren, l’un des plus importants sites d’uranium au monde en 2024.

Il est temps que la France tire les conséquences de la vague « souverainiste » qui, en Afrique de l’Ouest et au Sahel, a saisi les pays dont elle est la plus proche culturellement. Cette évolution impose l’abandon d’un paternalisme dont Emmanuel Macron se défend, mais qu’il n’est pas parvenu à masquer à Nairobi en lançant aux participants africains : « Faites-vous confiance ! » Macron s’est montré fidèle à sa réputation sur le continent : hyperactif et maladroit. Lundi, son irruption sur scène, lors d’un débat, afin de « remettre de l’ordre » et faire cesser les bavardages dans la salle a fait le tour des réseaux sociaux.

 Quelle place pour les entreprises françaises en Afrique ?

La part de marché des entreprises françaises, tous secteurs confondus et pour l’ensemble de l’Afrique Subsaharienne, est passée de 15 % en 1961 à 3 % en 2021. Mais dans l’ancien « pré carré » français, les intérêts de Paris résistent encore. En 2025, 45 % des stocks d’investissements directs à l’étranger (IDE) sur le continent sont logés dans des pays non-francophones, mais ce chiffre est trompeur car  cela repose essentiellement sur les secteurs extractifs angolais et nigérians, très gourmands en capitaux. Si on exclut ces deux pays pétroliers, les investissements des entreprises françaises en Afrique subsaharienne sont encore pour plus de la moitié localisés dans l’ancien pré carré. Si la part de marché des entreprises hexagonales y est aujourd’hui de 10 % à 12 % (contre 60 % au lendemain des indépendances), elle est près de quatre fois supérieure aux parts de marché françaises observées sur tout le continent, et environ six fois plus élevée que dans le reste du monde.

Cela tient en grande partie à un réseau dense de filiales françaises : environ 2 400 sont recensées sur le continent africain d’après Eurostat. Entre 2019 et 2021, elles ont généré plus de 41 milliards d’euros de chiffre d’affaires, dont 58 % provient des anciens pays colonisés. Pour Abidjan et Dakar, les deux plus grosses économies francophones d’Afrique de l’Ouest, et qui concentrent les plus gros volumes de chiffre d’affaires, cela représente respectivement plus de 11 % et 15 % de leur PIB, illustrant le poids de ces grands groupes dans leurs économies. Remarquons toutefois que si le déploiement de ces entreprises françaises se fait depuis les années 1990 dans les services, l’agroalimentaire, la logistique ou la téléphonie, la France apparaît, pour l’heure, relativement en retrait dans une Afrique devenue un espace stratégique majeur dans la compétition opposant la Chine et les États-Unis pour l’accès aux minerais critique critiques et aux terres rares.

En conclusion : qu’il y ait besoin d’un rééquilibrage des intérêts économiques français en Afrique semble effectivement nécessaire. Mais cela ne peut se faire que sous forme d’un partenariat équilibré et respectueux du développement autonome de chaque pays. La tentative de rééquilibrage macroniste est de ce point de vue un échec : elle ne fait que confirmer le paternalisme rance dont le gouvernement français semble incapable de se départir. Ce n’est d’ailleurs certainement pas avec un pays inféodé aux intérêts américains comme l’est le Kenya qu’un changement de perspective pourrait se produire.

Or, c’est d’abord en défendant le principe de relations égalitaires et des valeurs comme les droits humains, la solidarité, le respect de la justice internationale et le multilatéralisme que Paris pourrait regagner du crédit dans les opinions africaines.

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