La mort, le 14 septembre, de huit femmes des suites de leur accouchement par césarienne à l’hôpital public Hassan-II (“l’hôpital de la mort”) d’Agadir a poussé la jeunesse marocaine dans la rue.
Les manifestant.es exigent des systèmes publics de santé et d’éducation de qualité et surtout la fin de la corruption, de la précarité et de la grande pauvreté dans laquelle vivent 4,7 millions de personnes. Le chômage des jeunes atteint 38 % ; les hôpitaux publics s’effondrent tandis que les cliniques privées fleurissent… Malgré les succès apparents d’une stratégie économique tournée vers l’exportation, les inégalités s’accroissent entre les personnes et les régions et les terres s’appauvrissent par manque d’eau.
La tension sociale n’est pas nouvelle et résulte avant tout d’une série de mesures antisociales, menées depuis plus de dix ans, en particulier la « réforme » de la Caisse de compensation, conduite dès 2012 par le gouvernement islamiste post-printemps arabe, dirigé par Abdelilah Benkirane, qui s’est traduite par une suppression drastique des subventions, entre autres produits, du carburant et du gaz butane par l’État. La déception vis-à-vis des islamistes du PJD (Parti de la justice et du développement, au gouvernement de 2011 à 2021) était profonde, nourrissant, à l’inverse, d’immenses attentes quant à l’actuel chef du gouvernement, Aziz Akhannouch, un milliardaire proche du roi Mohammed VI. Mais Akhannouch, celui qui s’est enrichi sur le dos de la crise avec ses stations service Afriquia, n’a pas remis en cause la politique antisociale que son prédécesseur avait mis en place avec l’aval du monarque.
Est venu s’ajouter suite à la qualification en demi-finale de la coupe du monde au Qatar en décembre 2022 de l’équipe du Maroc de football, le lancement de projets pharaoniques extrêmement coûteux mais de plus en plus contestés, dans la perspective de la la Coupe du monde de 2030, avec l’Espagne et le Portugal.
Le mouvement se surnomme “ Gen Z 212” (indicatif téléphonique du pays) et tous les participants ne sont pas tous issu·es des milieux défavorisés. Cette Génération Z, née entre 1997 et 2012, est une génération très connectée sur les réseaux Instagram, Snapchat, TikTok, et qui aspire à une autonomie sociale et financière rapide. Elle est sans partis ni leaders et scande : “On ne veut pas de stades, on veut des hôpitaux”. Elle réclame dignité, démocratie et justice sociale. Cette génération est marquée aussi par le conflit à Gaza : de grandes marches de solidarité avec le peuple palestinien ont eu lieu à Casablanca, Rabat ou Tanger.
Le mouvement est allé crescendo et s’est radicalisé du fait d’”ouvertures” insuffisantes et tardives du pouvoir et après une forte répression (notamment à Oujda, où la police a écrasé des manifestant-es ; trois morts à Leqliaa…). Les autorités ont fini par autoriser les manifestations, mais trop tard : c’est la démission du gouvernement qui est désormais exigée par la mobilisation qui se garde bien de s’en prendre directement au roi malgré toutes les critiques que la politique menée depuis des années, les guerres de clans et l’absence de véritable représentation populaire suscitent.
Leur aspiration à une société démocratique y est présente et résumée par le slogan « Liberté, dignité et justice sociale », emprunté au mouvement du 20-Février, né dans le sillage du Printemps arabe en 2011. Mais à la différence du mouvement du 20-Février dont les acteurs étaient de jeunes militants déjà bien formés au sein des partis de gauche, des ONG de défense des droits humains et des mouvements islamistes, les revendications à caractère constitutionnel et les enjeux de pouvoir ne figurent ni dans le discours ni dans les revendications des jeunes de la GenZ 212. C’est peut-être la limite du mouvement qui traduit une méconnaissance des enjeux de pouvoir. Un pouvoir qui tout à sa glorification, feint d’ignorer la souffrance de sa population telle qu’elle s’exprime dans ce mouvement urbain mais qui s’exprime aussi dans les « marches de la dignité » pour attirer l’attention sur les régions enclavées, qui échappent aux « projets structurants sous le haut patronage de Sa Majesté que Dieu le glorifie ».
Bien qu’ils soient ancrés des contextes spécifiques, des mouvements de la révolution “ Gen Z ” s’élèvent partout dans le monde pour exprimer l’insatisfaction de la jeunesse face à de fortes inégalités que des pouvoirs corrompus laissent prospérer pour protéger leurs intérêts et celles de leurs soutiens. Ils s’expriment dans la rue, au risque de la répression, faute de prise en compte de leurs attentes.
L’AFPA soutient ces jeunes qui au Népal, en Indonésie et maintenant au Maroc et à Madagascar brandissent le drapeau pirate tiré du manga One Piece et réclament justice sociale et démocratie. Nous saluons l’expression d’une génération qui veut prendre en main son destin au lieu de subir une politique néolibérale féroce, qui ne lui promet que chômage et précarité. Une jeunesse qui partout revendique sa place et conteste un système qui ne prépare pas son avenir, ni celui des générations futures. Une jeunesse qui partout se soulève contre la corruption, le népotisme, pour les libertés démocratiques et la justice sociale.



