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BÉNIN : la démocratie en berne

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Le 7 décembre dernier, une tentative de coup d’État militaire, a été déjouée par une intervention militaire franco-nigériane. Malgré des putschs en répétition au lendemain de son indépendance, le 1er août 1960, l’ex-Dahomey n’avait subi aucune immixtion ou tentative d’immixtion des militaires dans le champ politique depuis le coup d’État de Mathieu Kérékou, le 26 octobre 1972 suivi, début 1990, d’une retentissante « Conférence nationale des forces vives de la Nation », qui avait ouvert ce pays à une longue stabilité pluraliste et légaliste.

Souvent montrée en exemple, cette séquence de « gouvernance démocratique » déjà bien compromise a donc été balayée par un quarteron d’officiers. Plusieurs personnes sont mortes lors de la tentative de putsch très probablement coordonnée depuis Ouagadougou et Niamey, et des mutins, dont leur leader, le lieutenant-colonel Pascal Tigri (patron des Forces spéciales rattachées au Palais de la Marina, siège de la présidence) sont toujours en fuite. Plusieurs militaires mais aussi des opposants politiques comme l’ancien ministre béninois de la Défense Candide Azannaï président du parti d’opposition Restaurer l’espoir (RE) ont été placé sous mandat de dépôt. Le Bénin a par ailleurs émis un mandat d’arrêt international contre l’influenceur panafricaniste et anti-occidental Kemi Seba, conseiller spécial du président nigérien Abdourahamane Tiani pour son soutien à la tentative de putsch.

Ceci fait suite à plusieurs coups de force civils de la part du pouvoir de Patrice Talon qui doit passer la main en avril prochain après deux mandats (le maximum autorisé par la Constitution). La nouvelle Constitution adoptée par les députés le 14 novembre 2025 a été proclamée le 17 décembre. Parmi les modifications majeures : le mandat présidentiel passe de 5 à 7 ans, un Sénat est créé, composé de membres nommés, sorte de Conseil des Sages de membres désignés, permettant à Patrice Talon de garder le contrôle du pouvoir. Une « trêve politique » de six ans est instaurée durant le septennat, trêve dont on se demande bien ce qu’elle cache comme interdiction de la libre parole politique d’opposition.

Si Patrice Talon est salué pour le développement économique du Bénin, il est aussi régulièrement accusé par ses détracteurs d’avoir opéré un virage autoritaire dans un pays autrefois salué pour le dynamisme de sa démocratie. Son dauphin, le ministre des Finances Romuald Wadagni a une voie royale pour lui succéder, le principal parti d’opposition (les Démocrates) étant exclu du scrutin, faute d’un nombre de parrainages suffisant.  Les législatives viennent d’être remportées à 100% par le Bloc présidentiel avec un faible taux de participation et de nombreux irrégularités, l’opposition  n’ayant pas réussi à atteindre le seuil de 20 % des voix dans chacune des 24 circonscriptions. Il s’agit donc d’un retour au monopartisme de fait et d’un verrouillage sur le long terme.

Plusieurs journaux et sites Internet ont été suspendus en vertu du Code du numérique qui criminalise la « publication de fausses informations » et le « harcèlement par le biais de communications électroniques ». Les autorités continuent de restreindre le droit de manifester de manière disproportionnée. Ces dernières années, les forces de sécurité ont dispersé des manifestations pacifiques avec une force excessive et arrêté des personnes arbitrairement. Les proches des personnes présumées tuées par les forces de l’ordre lors de manifestations en 2019 attendent toujours que justice soit faite. Des détenu.es dorment toujours dans des cellules surpeuplées. Depuis 2021, des projets de développement ont entraîné l’expulsion forcée de milliers de personnes, dont beaucoup n’ont pas été dédommagées de manière juste et préalable.

À ces tensions internes s’ajoute une situation sécuritaire critique face à l’activisme des groupes djihadistes (Jama’at Nusrat ul-Islam wa al-Muslimin (JNIM), affilié à Al-Qaïda au Maghreb islamique et État islamique au Grand Sahara) dans le septentrion mais aussi, désormais, dans le centre du pays avec l’émergence du groupe nigérian Mahmuda, auteur d’incursions répétées dans le département du Borgou (centre-est). Malgré des dépenses militaires en hausse et des initiatives se voulant novatrices comme l’Opération Mirador, qui entend contenir l’avancée djihadiste par l’implication des populations locales, les Forces armées béninoises (FAB) peinent à freiner ces groupes violents dont l’objectif vise à rallier le front de mer. Les attaques de groupes armés au Nord, avec, en novembre 2025, 27 294 personnes déplacées internes et 30 540 personnes réfugiées et demandeurs d’asile, selon l’UNHCR. La plupart, privées de terre et bétail, accèdent difficilement aux services de base.

Logiquement, et parce qu’il en va de sa survie face à l’épidémie de coups d’État en Afrique de l’Ouest, la réaction de la Cédéao (Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest) n’en a été que plus rapide. Devant le risque d’une « contamination » incontrôlée de putschs après celui du 23 novembre dernier, en Guinée Bissau, mais aussi ceux au Mali, au Burkina Faso, au Niger et en Guinée, l’organisation sous-régionale était acculée à intervenir militairement sous peine de perdre encore un peu plus de crédibilité. Si l’annonce d’une brigade antiterroriste faite par la Cédéao le 14 décembre, était moins inédite qu’il n’y paraissait, elle semble pourtant être insufflée par une préoccupation plutôt actuelle. Le 25 août dernier, le sommet des chefs d’état-major africains avait esquissé cette force sécuritaire, en fonction de l’Indice global 2024 du terrorisme au Sahel et la prévisible contagion aux « pays côtiers comme le Bénin et la Côte d’Ivoire. La brigade antiterroriste devrait être lancée d’ici à la fin de 2026 et composée de 1 650 hommes. Les ministres des Finances et de la Défense avanceraient sur les modalités d’un financement durable. Rappelons que les chefs d’état-major souhaitaient plutôt un déploiement rapide de 260 000 hommes, effectif qui requerrait 2,5 milliards de dollars par an. On est loin du compte !

Le risque d’un basculement du Bénin était d’autant plus patent que le régime prorusse et antioccidental du Niger a également joué sa partition en multipliant les attaques et la dé-légitimation de Patrice Talon au cours des derniers mois. Le chef de la junte, Abdourahamane Tiani, accusant même son voisin d’accueillir des bases françaises pour le renverser. En cas de réussite, la tentative de putsch du 7 décembre aurait non seulement permis à Niamey de s’attirer un allié avec un accès plus simple au Port de Cotonou mais aussi permis à l’Alliance des États du Sahel (AES), dont les trois pays membres ont claqué la porte de la Cédéao, d’étendre leur sphère d’influence par le ralliement d’un nouveau pays à leur cause.

Péril djihadiste, crise politique et scénarios manœuvriers de juntes abreuvées de ressentiments antifrançais ont convaincu Paris de s’impliquer rapidement sur ce dossier et de mobiliser ses partenaires. Macron, qui recevait le président Bola Tilubu en visite officielle à Paris, en novembre 2024, a pressé le leader nigérian de voler au secours des autorités béninoises. De son côté, la France a fourni du renseignement et déployé des éléments des forces spéciales pour sécuriser la capitale économique et traquer les mutins en fuite. Cotonou reste pour l’Élysée un point d’ancrage solide dans la région alors que le Togo vient, à son tour, de céder aux sirènes moscovites en signant un accord militaire historique, mi-novembre. Un accord offrant notamment aux navires russes la possibilité de mouiller comme bon leur semble dans le port de Lomé. D’où la volonté de Macron de s’immiscer dans cette actualité pour mieux contenir l’extension de régimes proches du Kremlin, quitte à brouiller définitivement la politique de la France en Afrique et la doctrine de Paris sur ce continent.

D’autant que loin d’être un effet de contagion, la crise béninoise traduit la rencontre entre des tensions locales (enracinées autour des traditionnels conflits éleveurs/cultivateurs, de la prédation de terres par de grands propriétaires et d’ONG étrangères gestionnaires de parcs naturels, de la marginalisation des populations du nord et la mise à l’écart de leurs leaders politiques d’opposition au régime Talon) et des logiques transnationales de guerre djihadiste et d’économie informelle qui ont trouvé dans le Septentrion béninois un terrain d’enracinement durable.

L’armée béninoise bien que renforcée par d’importants investissements et soutiens extérieurs, reste prisonnière de sa tradition centralisatrice, autoritaire et clientéliste. L’opération Mirador n’a pas permis d’enrayer la progression djihadiste et comme au Sahel les exactions commises, les arrestations arbitraires et la politisation des instruments judiciaires comme la Cour de répression des infractions économiques et du terrorisme, nourrissent un ressentiment profond et minent toute stratégie de contre-insurrection durable.

La France n’a aucun intérêt à soutenir  un régime qui exclut toute opposition, qui partage la gestion de sa sécurité avec une pluralité d’acteurs aux intérêts parfois divergents et est déconnecté des réalités sociales et territoriales. En citant le Bénin comme exemple réussi de la reconversion en cours de la politique française en Afrique lors de son discours aux ambassadeurs, Macron démontre une fois de plus qu’il ne comprend rien aux désirs légitimes de souveraineté des peuples africains. L’exigence démocratique est plus que jamais fondamentale au Benin comme ailleurs en Afrique.

 

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