À Madagascar, depuis fin septembre, la rue est envahie par les manifestants protestant contre le régime réactionnaire du président (depuis 16 ans) Andry Rajoelina. La contestation initiée fin septembre par la jeunesse mécontente des coupures récurrentes d’eau et d’électricité, s’est généralisée. Les manifestations, organisées par le collectif de jeunes Génération Z, les « zandry », (qui signifie les « cadets » ou « les derniers de la lignée ») dans la capitale Antananarivo, ont rapidement rassemblé des Malgaches de toutes générations. Cette “Gen Z” regroupe les personnes nées entre 1997 et 2010. Ayant grandi avec internet et les réseaux sociaux, elles les utilisent aisément pour exprimer leurs engagements et leurs opinions. Ces jeunes baignent dans une culture de l’instantanéité et de l’immédiateté, qui les poussent à se tenir informés en permanence. A Madagascar, la “Gen Z” représente plus de la moitié des 32 millions d’habitants. Cela lui confère un poids démographique, politique et social majeur. Ce mouvement générationnel est aussi marqué par un désir de changement palpable dans leur quotidien. Les revendications ne se limitaient pas à l’accès aux services essentiels, mais incluaient également l’amélioration des conditions de vie et la lutte contre la corruption. Leur conscience politique les a conduit à refuser les pseudo-consultations organisées par Rajoelina au palais présidentiel.
Rappelons que plus de 80 % des Malgaches vivent sous le seuil de pauvreté, accentuant ainsi la portée et l’intensité des protestations. Soit moins de 15.000 ariary par jour (2,80 euros), le seuil de pauvreté fixé par la Banque mondiale.
Rajoelina a tenté de s’en sortir en sacrifiant un fusible : il a dissout son gouvernement. Personne n’a été dupe et les manifestations ont continué. Les manifestations ont été brutalement réprimées, causant la mort de 22 personnes. La situation a basculé le samedi 11 octobre lorsque l’unité militaire Capsat (Corps d’Armée des Personnels et des Services Administratifs et Techniques) a appelé à la désobéissance civile et est entrée en mutinerie en rejoignant les manifestants et en les aidant à gagner la place du 13 mai que ceux-ci essayaient d’atteindre depuis le début des manifestations. Le lendemain le CAPSAT a annoncé prendre le contrôle de l’armée tandis que le président, d’abord réfugié chez son protecteur néocolonial, à l’ambassade de France, était exfiltré par un avion de l’armée de l’air française et est réfugié depuis en France.
Deux jours après, le 14 octobre, l’Assemblée nationale a voté la destitution d’Andry Rajoelina, un événement marquant, d’autant que ce dernier avait récemment annoncé la dissolution de cette institution. Le colonel du CAPSAT, Michaël Randrianirina, est nommé chef d’Etat par la haute cour constitutionnelle. Un « conseil de défense nationale de transition » est mis en place pour accompagner le nouveau président et le gouvernement transitoire. Il annonce le jour même la dissolution du Sénat et de la haute cour constitutionnelle puis est investi le 17 octobre.
L’intervention de l’armée, surtout en Afrique, n’est pas forcément, en soi une mauvaise chose, même si, c’est cette armée (mais pas les mêmes unités), qui avait installé les amis de Rajoelina au pouvoir en 2009 après des manifestations exigeant le renversement du président d’alors, Marc Ravalomanana. Mais la situation reste ouverte et la prudence s’impose à nous quant à l’évolution de la situation.
L’Union Africaine, animée par des États dont la sympathie envers les impérialistes ne fait pas mystère, a suspendu Madagascar, comme elle l’avait fait pour la Guinée, le Mali, le Burkina Faso et le Niger. La ligne défendue par l’UA est celle de la démocratie bourgeoise importée par les puissances impérialistes occidentales. Le recours à la prise du pouvoir par le peuple ou par l’armée, dès lors que des motifs anticoloniaux sont avancés, est condamné par principe. Or, s’il y a bien une leçon à retenir de ce qui se passe à Madagascar, c’est que l’élection au suffrage universel ne donne aucune légitimité à ceux qui en bénéficient sans contrôle du peuple.
Le sentiment anti-français se répand dans la population. La construction d’un téléphérique dans la capitale, d’un coût estimé à 150 millions d’euros, a été confiée aux groupes Colas et Poma. Inauguré en août, il a été financé par un prêt de l’État français et un crédit commercial garanti par Bpifrance. Ce chantier, perçu comme un symbole d’ingérence économique, a suscité l’indignation d’une partie de la population malgache. Beaucoup y voient une aberration dans un pays où les écoles et les hôpitaux manquent cruellement de moyens, où la pauvreté ne cesse de croître et où certaines régions sont confrontées à une famine chronique. De plus les interactions avec les Français ne prêtent pas toujours à la sympathie. Aux nombreux seniors français visitant Madagascar pour le tourisme sexuel, s’ajoute le travail pénible dans les centres d’appels de sociétés françaises implantés à la faveur de la création de zones franches, et qui représentent des milliers d’emplois.
La crise malgache agit comme un révélateur en ce sens qu’elle montre comment les réseaux sociaux ne sont pas de simples canaux de communication mais des infrastructures politiques capables d’organiser la contestation, de recomposer des alliances et d’affaiblir voire de défaire des pouvoirs établis.
Mais cette crise est aussi un révélateur supplémentaire de l’incapacité de Macron à comprendre les légitimes aspirations des peuples africains en termes de souveraineté et de développement. L’ingérence française était déjà manifeste lors du coup de force ayant conduit Rajoelina au pouvoir (Paris jugeait les choix diplomatiques de Ravalomanana trop favorables aux États-Unis et voyait ses orientations économiques comme une menace pour l’influence française à Madagascar). Sarkozy soutient Rajoelina ce qui l’a incité à se montrer inflexible envers les trois autres mouvances et à faire pression pour empêcher des élections inclusives. Macron (qui effectue une visite officielle à Madagascar en avril 2025) s’est inscrit dans cette orientation jusqu’à organiser son départ comme dit plus haut.
Si l’on peut considérer la chute de Rajoelina comme une première victoire, il faut attendre pour savoir ce que sera la suite. La mobilisation ne faiblit pas. Comme au Népal ou au Maroc, les conditions de vie sans changement, le déficit de services publics, la répression ont lancé la jeunesse, puis les travailleurs dans la rue pour obtenir que leur État se préoccupe de la misère au lieu de gérer gentiment au service d’une classe bourgeoise corrompue. C’est l’ensemble du système oligarchique, fruit d’alliances entre élites locales et intérêts français, et fondé sur l’accaparement des ressources et l’impunité, que la jeunesse veut aujourd’hui renverser.



